Paul Hotte - Chef décorateur

Publié le 13 septembre 2023

QUELLE EST TA FONCTION ? COMMENT DÉCRIRAIS-TU TON TRAVAIL ?

Je fais ce métier depuis une quarantaine d’années. Je suis passé par l’université Concordia pour des études en cinéma, que je n’ai jamais complétées. J'ai exploré la vie et le monde, et à mon retour un ami m'a proposé du travail. J’ai commencé très modestement en tant que chauffeur d’un véhicule et me suis rendu compte que ce n’était pas ce que je voulais faire, alors j’ai quitté.

Un an plus tard, mon ami me sollicite à nouveau et m’introduit tranquillement à un groupe de personnes du département artistique dans lequel se trouve un monsieur du nom de Michel Proulx, très reconnu pour ses talents. J’ai commencé en tant qu'assistant peintre/peintre pendant environ 2 ans. Je me suis lié d’amitié avec Normand Sarrazin, son chef décorateur, et je ne voulais pas rester peintre parce que je voyais ce qu’il se faisait autour de moi et ça m’intéressait.

Normand m’a pris sous son aile sur un projet américain puis, étape par étape, j’ai été technicien aux décors, assistant décorateur, assistant accessoiriste, accessoiriste, décorateur…

J’ai également été chef accessoiriste extérieur quelques années, rôle que j'ai apprécié car il m’a ouvert les yeux sur l’importance de la recherche dans notre domaine, et m’a amené à développer mes connaissances. J’ai un intérêt particulier pour l’Histoire, que ce soit l’Histoire de l’architecture ou l’Histoire de Montréal et de son évolution par exemple.

J’ai eu l’opportunité de travailler avec différents concepteurs visuels (appelés directeurs artistiques à l’époque) auxquels je me suis attaché sur de longues périodes, j’ai fait mon chemin à l’intérieur de ça pour devenir, éventuellement, chef décorateur sur les projets américains qui se faisaient et qui se font à Montréal. 

J’ai donc appris le métier graduellement sur le terrain, et en retournant sporadiquement à des cours sur différents sujets pour me familiariser encore plus avec les nouvelles techniques.

J’ai vu les gens dessiner sur des planches, sur des tables à dessin avec un crayon et une règle, autant que j’ai vu arriver le monde des ordinateurs qui a bouleversé beaucoup de choses à notre niveau. Mais c’était fascinant de voir tout le talent qu’il y avait autour de nous !

 

 

Paul conduit Caroline Alder, Directrice Artistique, et Guy Lalande, Concepteur Visuel, dans une rue abandonnée de Bangkok transformée en rue commerciale pour la deuxième saison de la série Blood & Treasure.

qUEL ASPECT DE TON TRAVAIL AIMES-TU LE PLUS ?

Ce qui me captive depuis toujours c’est d’arriver dans un studio qui est totalement vide, qui ne sent rien et de voir graduellement du monde arriver, des piles de bois, une structure se montrer, la pose d'une peinture, l'installation d'un papier peint , un aménagement intérieur qui prend forme. Je trouve ça fascinant !

Pour en arriver là, il y a toute la partie recherche, qui est un luxe parce que la recherche aujourd’hui par rapport au temps dont on dispose a diminué grandement ! On produit plutôt que l’on crée je trouve. Mais il faut quand même un minimum de recherche pour arriver à construire la bonne atmosphère. C’est important pour tout le monde mais surtout pour les comédien.ne.s parce que c’est l’outil dans lequel ils vont jouer pendant des semaines.

Et avant même la recherche, il y a tout le côté budgétaire sur lequel j’aime bien être défié. Ce sont des échanges qui peuvent être longs et difficiles mais c’est aussi challengeant et intéressant parce qu’il y a un partage d’idées et d’arguments.

 

«Aujourd’hui encore j’apprends à travers les rencontres, les lectures ou en regardant les deux yeux bien ouverts n’importe quel film pour le décortiquer avant même de l’apprécier.»

Quel est le plus beau projet sur lequel tu as travaillé ? 

Il y en a tellement ! Mais ce qui fait la beauté de tous ce sont les rencontres et les échanges. Il y a eu des rencontres avec des grands réalisateurs, des collaborations avec des gens talentueux !

Il y a eu des films comme Aviator de Martin Scorsese qui était énorme, avec de gros moyens et qui a remporté l’Oscar des Meilleurs décors en 2005.
Il y a eu Arrival de Denis Villeneuve qui était plus modeste mais qui lui aussi a eu des nominations aux Oscars dans 8 catégories dont Meilleurs Décors, je ne m’y attendais pas du tout. 

Il y a 2 ans, il y a eu Beau is afraid avec Joaquin Phoenix qui n’avait aucun rapport avec ce que j’avais déjà fait mais sur lequel je me suis beaucoup amusé à faire les décors, avec une designer de Londres ! C’était disjoncté et assez captivant parce que le réalisateur tenait à ses idées, nous confrontait et voulait connaître les nôtres pour améliorer la sienne ce qui rendait l’ensemble assez intéressant.

Je pense aussi à White House Down avec Jamie Foxx , pour lequel on a reconstitué en intégralité l’intérieur de la Maison Blanche sur deux étages ! Le tapis, le lustre, le papier peint, la chambre, tout a été fait à Montréal, et niveau historique on était à la bonne place. Il y a du monde de Washington qui sont venus approuver nos décors et ils n’en revenaient pas. Le travail de recherche avait été parfaitement réalisé.

Tous ne sont pas des succès, mais certains étaient challengeant, d'autres avaient des budgets qui permettaient de faire de grandes choses.  Les on-dit voudraient faire croire que je ne fais que les "gros films", mais je ne me dis pas je ne fais que les gros, je fais les films point.

Le Bureau ovale reconstitué dans les moindres détails pour le tournage de White House Down avec Jamie Foxx

AS-TU une anecdote insolite liée à TON travail à nous partager ? 

Un tournage au Maroc pour une télésérie américaine, on devait tourner à plusieurs kilomètres de Marrakech et y concevoir un village de réfugiés. Une première visite à laquelle je n'assiste pas a lieu, on m’envoie une jolie photo et on m’informe qu’on va tourner… sur un ancien dépotoir !
Je me rends sur place pour me rendre compte et en effet là où on voulait tourner les gens venaient porter leurs vidanges à chaque jour par habitude, les camions venaient aussi décharger. Il a donc fallu convaincre la ville et la population de faire un grand nettoyage et en contrepartie une fois le tournage terminé, l’espace deviendrait un parc avec un terrain de soccer, et ça les a convaincus. Pendant une semaine avec des dizaines de camions et des tracteurs, ils ont nettoyé sur une profondeur de 6 pieds. J’ai pu faire le décor en question et en repartant il y avait un terrain de soccer. 

 

Quel avenir imagineS-TU pour la profession ? 

Je pense que l’industrie va devoir s’ajuster. Peut être que l’avenir pour le Québec ce serait davantage de développer nos produits à nous. On fait des choses qui sont exportables et viables en dehors de nos frontières, mais pour ça il faut que beaucoup de gens s’assoient ensemble et mettent les moyens pour davantage développer l’industrie locale.

Il y a aussi l’avènement de l’intelligence artificielle qui touche tous les départements, et entre autres au niveau des décors. L’outil est intéressant mais c’est comme le reste il faut l’utiliser à bon escient pour qu’il ne devienne pas dangereux et menace nos emplois.

L’avenir c’est aussi, je crois, la formation qu’il faut repenser pour coller avec la réalité d’aujourd’hui. Et pas juste des formations virtuelles, on a encore besoin de voir, d’entendre, de toucher ! 

Le Québec doit prendre sa place, tasser les grands et dire on est peut-être petit mais on sait faire ça et on le fait bien !